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Les enjeux de la rénovation dans le bâti ancien

Face aux préoccupations environnementales, à l’augmentation du prix de l’immobilier et aux objectifs de redynamisation des centre-bourgs, la rénovation des logements anciens représente un enjeu environnemental, sociétal et économique important pour les territoires normands. Ces rénovations doivent permettre d’améliorer les performances énergétiques des logements tout en conservant les spécificités du patrimoine normand. Ce dernier est le reflet de chaque époque constructive et du savoir-faire régional, ainsi les habitations possèdent des particularités qu’il est indispensable de connaître avant de commencer des travaux.

Mme Valérie Lopes, architecte-conseil auprès du CAUE 76 et formatrice, nous fournit quelques clés quant au fonctionnement d’un bâti ancien et nous apporte son expertise sur les problématiques les plus fréquemment rencontrées sur ces chantiers. 

Tout d’abord, pourriez-vous décrire les caractéristiques du bâti ancien en Normandie ?

Nous avons la chance d’avoir en Normandie une typologie architecturale riche et diversifiée. En milieu rural, ce sont principalement des bâtisses avec des murs épais (50 à 80 cm) constitués de pierres locales et de chaux en prise direct avec le sol. On peut également observer des longères qui sont des maisons très longues en torchis-colombages avec une toiture cauchoise. Comme leur nom l’indique, ces longères ne sont pas très larges mais peuvent monter à 8 mètres au point de faîtage, le volume de toit représente ainsi les trois-quart de l’édifice. Les murs sont en torchis-colombages (matériau durable, les anciens ne nous ont pas attendus pour être durable) parfois remplacés par des matériaux plus nobles, en moellon de silex par exemple.

De façon assez naturelle, le tissu immobilier urbain est beaucoup plus dense. On retrouve, tel un témoin du passé industriel, des maisons de maître isolées (en pierre calcaires et en maçonnerie de wallons) ou au contraire un enchainement de maisons « ouvrières » mitoyennes en brique manufacturée ou encore des maisons datant du début du XXème siècle. Ces constructions disposent souvent de sous-sol qui favorisent l’évacuation de remontées d’humidité provenant des murs et du sol (remontées capillaires).

Dans le cadre de vos activités (conseil aux particuliers et formation des artisans), avez-vous une règle d’or lorsqu’il s’agit d’aborder une rénovation d’un bâti ancien ? 

Il n’y pas de règle d’or en matière de techniques à employer ou de matériaux à utiliser car chaque habitation a ses propres spécificités. Cependant on pourrait retenir l’absolue nécessité d’avoir une approche globale lorsque l’on intervient sur ce type de bâti. Une simple opération réalisée dans les règles de l’art peut avoir des conséquences dramatiques dans le cas où un réel diagnostic n’a pas été fait. Un Diagnostic de Performance Energétique (DPE) ou une étude via un logiciel thermique par exemple n’est pas un diagnostic suffisant. Il est nécessaire de comprendre le fonctionnement du bâti pour l’approcher d’une manière globale.

Pouvez-vous précisez ce que recouvre cette « approche globale » ? 

Il faut prêter attention aux nombreux éléments constitutifs du bâti :  les caractéristiques de sa structure, les éléments constitutifs des parois et du sol, et également son historique. Mais surtout, il est essentiel de comprendre la logique constructive de l’époque avant d’envisager toute opération sur ce dernier. Ce qui peut être perçu comme des inconvénients de nos jours (certains choix de matériaux et de techniques de pose notamment) peuvent en réalité s’avérer indispensables pour conserver une habitation durable et confortable. 

Les constructeurs de bâtiments anciens savaient que les logements sans fondations allaient avoir des remontées capillaires du fait de leur prise directe avec le sol. C’est pourquoi ils étaient conçus de manière à pouvoir gérer ces flux d’humidité sans endommager la structure et assurer ainsi la durabilité de l’édifice. Ainsi les matériaux constitutifs de la paroi sont poreux et capillaires, la rendant « perspirante ». C’est-à-dire en capacité de faire transiter la vapeur d’eau présente dans le sol et l’air du logement par les joints (terre ou chaux) des maçonneries pour la faire évacuer et ainsi réguler naturellement l’humidité. 

Les remontées capillaires, (Source: CAUE 76)

J’observe souvent dans le cadre de mes activités professionnelles l’erreur classique de vouloir appliquer sur des bâtis anciens des techniques et des matériaux propres aux bâtis dit « conventionnels », c’est à dire d’après la fin de la 1ere Guerre Mondiale. 

Pourriez-vous nous donner un exemple ? 

Le recours systématique aux enduits de ciment extérieurs, créant des parois étanches ou la pose de pare-vapeur sont, par exemple, des techniques à bannir du bâti ancien au risque de casser l’équilibre hygrothermique de l’habitation. Ils empêchent l'évaporation de l'eau contenue dans le mur vers l'extérieur et créent des fissures par lesquelles l'eau de ruissellement s'infiltre dans le mur sans pouvoir se ré-évaporer.

Quelles sont les complications que l’on peut observer dans ces cas-là ? 

Les problématiques liées au gel peuvent alors apparaitre et venir déstructurer des parois maçonnées. Prenons l’exemple d’un mur ancien, non isolé. C’est par définition une paroi froide (peut descendre à 10-11°) capable de se réchauffer en se nourrissant des calories de chauffage (déphasage progressif). Si on isole par l’intérieur de manière étanche à la vapeur d’eau, le mur ne peut plus se nourrir des calories de chauffage, et sa température peut alors atteindre 0 degré. En cas de joints creux, ou d’infiltrations passées, on aboutit à un mur gelé à cœur qui peut se lézarder et désolidariser la maçonnerie.

Dans le cas d’une telle rénovation, on ne peut pas isoler par l’extérieur en raison de l’aspect patrimonial de la façade. C’est donc un dilemme quotidien pour faire respecter à la fois les exigences architecturales du bâti ancien et le confort d’usage souhaité. 

Nous venons de parler de l’étanchéité à l’eau, intéressons-nous maintenant à l’étanchéité à l’air. Idéalement, on peut avoir un bâti qui soit « perspirant » c’est-à-dire en capacité de laisser migrer de la vapeur d’eau (donc en capacité de séchage) tout en étant également étanche à l’air. En fonction de la bâtisse, ces échanges d’air peuvent représenter entre 30% et 50% des déperditions de chaleur.

Si on prend l’exemple d’une longère en torchis-colombages, à chaque intersection entre le remplissage torchis et le colombage, on peut se trouver face à des passages d’air et poser un isolant fibreux ne résoudra en rien ces défauts d’étanchéité à l’air. Pour ce cas précis, un mélange isolant de chaux-chanvre peut venir en remplissage en débordant côté intérieur et recevoir un enduit continu en face intérieur qui rendra le mur étanche à l’air mais perméant à la vapeur d’eau.

Mon leitmotiv est de faire comprendre que les défauts d’étanchéité à l’air faisaient partie de la logique constructive de l’époque. La somme de ces défauts peut représenter l’équivalent d’une fenêtre perpétuellement ouverte. 

Aujourd’hui, on essaye de rendre plus confortables et économes en énergie nos bâtisses, on travaille donc à réduire ces défauts d’étanchéité à l’air mais en prenant en compte la qualité de l’air. Ces passages d’air sont souvent localisés au niveau des portes et des fenêtres. Si on les change, il est crucial de penser au système de ventilation et de prêter une attention aux matériaux et aux aérations des fenêtres au risque de voir des problèmes d’humidité apparaître 6 mois après la pose de nouvelles fenêtres plus étanches (double vitrage en PVC sans grille de ventilation) alors que le bâtiment n’avait subi aucune pathologie en 300 ans d’existence. 

Quelle place ont les matériaux biosourcés dans ce type de rénovation ? 

Très importante ! Ils permettent de résoudre un bon nombre des problématiques dont nous venons de discuter. Personnellement, c’est dans le cadre de mes interventions sur des bâtis anciens que j’en suis arrivée à conseiller l’usage de matériaux biosourcés. 

C’est leur capacité hygroscopiques et résilientes, qui les rend compatibles avec la logique constructive de l’époque (favoriser le séchage) ce qui n’est pas toujours le cas des matériaux dits « industriels » 

Lorsque j’évoque le comportement d’un matériau je pense à des propriétés multiples : sa perméabilité à l’air, ses qualités thermiques d’hiver mais aussi d’été, sa durabilité… Mais surtout sa compatibilité avec son support c’est à dire la paroi. En effet, la plupart des matériaux biosourcés sont hygroscopiques. Prenons l’exemple d’une laine de bois qui est en capacité d’être en contact avec une petite dose d’humidité (ce qui arrive avec les remontées capillaires) et peut ensuite la véhiculer vers l’extérieur tout en reprenant sa forme initiale sans perdre ses capacités isolantes. 

Que conseillez-vous avant d’envisager une opération de rénovation sur un bâti ancien ? 

De s’informer même pour une opération qui semble anodine (changer une fenêtre) ! Dans un premier temps, via les Espaces Info Energie qui offrent des consultations gratuites. La deuxième option, gratuite également, est de se faire accompagner par un architecte du CAUE. Souvent des particuliers consultent le CAUE dans le cadre d’un achat de logement (sur base de photos), afin qu’il participe à la stratégie de rénovation ce qui permet ensuite de lister les points d’attention. 

Je conseille également la lecture du guide « Rénover, réhabiliter, agrandir sa maison » réalisé en collaboration avec l’ADEME

Enfin et peut être le plus important, il faut être vigilant pendant les travaux afin de s’assurer de la qualité de la pose. 

Quels sont les biais observés avec la pose ?  

On peut faire autant de théorie que l’on veut, c’est lors de la pose que de nombreux problèmes apparaissent par manque d’encadrement des différents corps de métiers ou par manque de concertation de l’ensemble des « faiseurs » en amont du projet. Car lors des travaux de rénovation, un nombre important de personnes interviennent et même si chaque travail est bien pensé, réalisé dans les règles de l’art, la somme des réalisations peut aboutir à une grosse aberration technique ou de conception.

Par ailleurs, certaines rénovations peuvent faire appel à des techniques anciennes qui ne sont pas forcément bien maitrisées ou subissent une « mise au goût du jour » par les intervenants au moyen de l’ajout d’un matériel conventionnel. Par exemple : Dans le cadre de la rénovation d’un mur en moellons tendres, un ajout de ciment dans l’enduit va permettre un séchage plus rapide de l’enduit, une pose plus aisée et donc des temps et des coûts de mains d’œuvre moindres. Mais la contrepartie est lourde puisque cet enduit ciment ne va pas avoir les mêmes propriétés hygroscopiques que l’enduit d’origine à la chaux, et ne permettra plus au mur de sécher ce qui à terme créera des pathologies lourdes.

Quelles autres difficultés rencontrez-vous ? 

Aujourd’hui, on a peu d’outils qui permettent réellement de donner des éclairages fiables sur le bâti ancien car l’ensemble des logiciels qui servent aux calculs (point de rosée sur une paroi par exemple) partent de l’hypothèse que la paroi reçoit une fondation étanche, et qu’il n’y a pas de présence d’humidité dans le mur. D’où la nécessité de se faire accompagner par des professionnels expérimentés. 

On est également en train de « payer » les logiques constructives d’après-guerre car on observe une augmentation des rénovations de bâtis ayant connu de gros problèmes de déséquilibre hygrométriques en raison de l’application de techniques d’isolation étanche à la vapeur d’eau par l’intérieur ou de rénovations antérieures mal conçues. 

Un message pour conclure ? 

Le diagnostic, l’approche globale, la prise en compte de la logique constructive de l’époque, la « perspirance » des parois et les soins apportés à la sélection des matériaux, techniques et intervenants ne sont que des clés d’approche très variables d’un bâti à un autre. Il n’y a pas de règle d’or mais l’information et l’accompagnement par un professionnel peuvent éviter bien des désagréments.

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